Honoré Martel (1632 – 1712)
par Sharon Belongeay (ShayBelongeay@cs.com) - traduit et édité par Jean-Pierre Martel

Introduction
De La Rochelle aux Antilles
La compagnie de Berthier et le régiment de Carignan
À la défense de la colonie
La compagnie de Berthier 
Le mariage d'Honoré Martel et de Marguerite Lamirault
De Gaudarville à Québec
Les déceptions à la rivière Saint-Charles
La vie heureuse à Neuville
Le scieur de bois à Québec
Notes bibliographiques

Introduction
Honoré Martel, fils de Jean Martel et de Marie Duchesne, est né à Paris en 
1632.1 Il y fut baptisé cette même année à l'église de Saint-Eustache 
(ci-dessous).2
Un tiers de siècle plus tard, il immigre en Nouvelle-France, plus précisément 
à Québec en 1665, et décède à Charlesbourg(?), dans le comté de Portneuf, 
vers 1712. Au recensement de 1681,3 on le retrouve à Neuville, au Québec,
à titre de soldat-fermier.4
    Nous pouvons dater l'arrivée d'Honoré Martel à Québec avec une préci-
sion absolue : ce fut le 30 juin 1665. Nous basons cette certitude sur le fait 
que la troupe à laquelle il appartenait, la compagnie de Berthier du régiment 
de Lallier, fut l'une des quatre compagnies placées sous les ordres du 
Lieutenant général de Louis XIV pour toutes les Amériques, le marquis 
Alexandre de Prouville de Tracy (plus communément appelé Tracy).
De La Rochelle aux Antilles
De plus, nous sommes certains des allées et venues d'Honoré Martel dans 
l'année qui précéda son arrivée en Nouvelle-France. En effet, durant cette 
période, Tracy reçut du Roi-Soleil la mission double de déloger les Hollan-
dais des Antilles et de mater les Iroquois en Nouvelle-France. Or Honoré 
Martel fut du nombre des militaires de cette expédition. Les quatre compa-
gnies d'infanterie qui suivirent Tracy, d'abord aux Antilles, puis en Nouvelle-
France, furent la compagnie de Berthier du régiment de Lallier, la compa-
gnie de La Brisandière du régiment d'Orléans, la compagnie de Durantaye 
du régiment de Chambelle et la compagnie de Monteil du régiment de 
Poitou.
    Pour mener à bien cette mission, le Roi confia à Tracy deux des plus 
importants navires que comptait alors la flotte française : le Brézé, un voilier 
de 800 tonnes, et le Terron, légèrement plus petit. En plus des militaires, 
650 colons français prenaient part au voyage, partant s'établir sur les îles 
antillaises de la Martinique, de Tortuga, de la Guadeloupe et de la Grenade.
    Profitant d'un vent favorable, les deux navires quittèrent donc le port de 
La Rochelle le 26 février 1664 chargé de vivres, de munitions, d'animaux de 
la ferme et d'outils aratoires. Un mois et demi plus tard, soit le 16 mai, Tracy 
accomplissait sa mission en s'emparant de La Cayenne, des mains des 
Hollandais.
    Pendant près d'un an, les militaires français aident les colons à s'établir : 
coupe du bois, construction des habitations et des clôtures, labourage, 
ensemencement, etc. Bref un certain nombre d'expériences qui, comme 
nous le verrons plus loin, devaient préparer Honoré à la vie civile. Le 25 avril 
1665, Tracy et ses 200 soldats quittent La Guadeloupe à bord du Brézé, en 
direction de la Nouvelle-France.
La compagnie de Berthier et le régiment de Carignan
Six jours plus tôt, soit le 19 avril 1665, quatre des vingt compagnies du 
régiment de Carignan partaient de La Rochelle en direction de Québec pour 
aider Tracy à accomplir la deuxième partie de sa mission, soit protéger les 
colons de Nouvelle-France et leurs alliés indiens des attaques incessantes 
des Iroquois. Ce régiment comprenait mille hommes répartis en vingt 
compagnies. Les quatre premières à prendre le large, le 19 avril, sont la 
compagnie de Chambly, la compagnie de Froment, la compagnie de La 
Tour, et une quatrième aujourd'hui inconnue. Il s'agissait de militaires, et non 
de marins, et la plupart d'entre eux entreprenaient là leur premier voyage en 
mer. Ils s'entassèrent sur un voilier de 200 tonnes baptisé Vieux Siméon et 
parvinrent à Québec le 19 juin suivant, soit onze jours avant l'arrivée de 
Tracy.
    Strictement parlant, les soldats placés sous les ordres du Marquis de 
Tracy aux Antilles ne faisaient pas parti du régiment de Carignan : mais 
parce qu'ils sont arrivés dans la Colonie à peu près en même temps et qu'ils 
servirent eux aussi à instaurer la paix en Nouvelle-France, on a finit par les 
considérer comme des membres de ce régiment.
    Au retour des Antilles, le marquis et ses hommes avaient pu jouir de tout 
l'espace du Brézé à eux seuls. Toutefois, un bateau d'un tel tonnage ne 
pouvait s'aventurer parmi les hauts-fonds et les récifs du Saint-Laurent. Ils 
s'étaient donc immobilisés à Tadoussac et les soldats firent le reste du 
voyage à bord de deux petits navires qui assurèrent leur transport vers 
Québec. 
    À leur arrivée, le 30 juin 1665, tout Québec se pressait pour acclamer le 
Vice-roi Tracy et ses soldats. Celui-ci, âgé de 62 ans, revenait épuisé par 
une fièvre persistante. Le marquis désirait couper court aux festivités et ne 
souhaitait que remercier Dieu. Son rang lui interdisait toutefois que cela ne 
se fisse simplement. Il se rendit donc à l'église Notre-Dame de Québec, 
d'abord précédé de 24 gardes parés des couleurs de Sa Majesté, de quatre 
pages, de son aide de camp (le chevalier de Chaumont), puis suivi de six 
laquais, de même que d'un nombre impressionnant d'officiers en habit 
d'apparat. Quant aux simples soldats, leur devoir était de contribuer par leur 
présence au faste des cérémonies qui entouraient l'arrivée du Vice-roi dans 
la colonie.
    Des seize autres compagnies du régiment de Carignan proprement dit, la 
moitié parvint à Québec en août 1665 à bord de deux navires, tandis que le 
reste arriva à la fin du mois du mois suivant à bord du Saint-Sébastien. Ce 
dernier transportait également le nouveau gouverneur de la colonie, Daniel 
de Rémy de Courcelle, et Jean Talon, le nouvel intendant.
À la défense de la colonie
Afin de protéger la Nouvelle-France, Tracy désirait établir plusieurs forts le 
long du Richelieu. Du même coup, l'envoi de garnisons soulageait le surpeu-
plement militaire qui affligeait Québec depuis que les troupes s'y accumu-
laient. Le 23 juillet 1665, ce furent les quatre premières compagnies du régi-
ment de Carignan proprement dit, les seules arrivées à ce moment-là, 
aidées d'une centaine de volontaires, qui furent chargées d'ériger le premier 
fort sur le Richelieu, sous le commandement du capitaine Jacques de 
Chambly : ce fut Fort Saint-Louis (devenu plus tard Chambly).
    Puis le 25 août suivant, le capitaine Pierre de Saurel part conduire sa 
compagnie ériger un second fort, baptisé Fort Richelieu (c.-à-d. Sorel). 
Enfin, Henri Chastelard de Salières commande sept compagnies affectées à 
la construction de Fort Sainte-Thérèse, à trois lieux de ce qui deviendra 
Chambly. Ceci accompli, Tracy répartit à l'automne son armée entre les 
différents postes de la colonie (Québec, Montréal, Trois-Rivières, Sainte-
Famille de l'île d'Orléans, et les trois nouveaux forts).
    Sur les huit compagnies affectées à la défense de la ville de Québec, 
Tracy conserva probablement à ses côtés une bonne partie des soldats qu'il 
connaissait le mieux et qui furent ses compagnons d'armes aux Antilles. 
Nous croyons qu'Honoré Martel fut du nombre de ceux qui demeurèrent 
auprès de Tracy. Dans la biographie du capitaine Isaac Berthier, plus tard 
appelé Alexandre-Isaac Berthier (et dont la compagnie portait le nom), on 
peut lire que lui et sa troupe touchèrent leur solde à Québec durant l'hiver 
1665-6.
    Durant les deux premiers mois de 1666, une première expédition 
française5 en territoire iroquois tourne au désastre : les soldats français ne 
sont pas habitués au froid, rencontrent des villages iroquois vides de 
guerriers (ils sont partis combattre d'autres tribus), reviennent bredouille, 
tandis qu'un peu partout au cours du voyage, quelques soldats trouvent la 
mort au cours d'escarmouches ponctuelles. Sur le chemin du retour, au Fort 
Saint-Louis (c.-à-d. Chambly), la soixantaine d'hommes laissés sur place 
sont retrouvés morts de froid ou de faim.
    Pour mieux consolider la défense de la colonie, Tracy fait construire deux 
autres fortifications : Fort Saint-Jean, sur le Richelieu, et Fort Sainte-Anne, 
au lac Champlain. Le 24 juillet 1666, une deuxième expédition,6 dirigée par 
Pierre de Saurel, quitte Québec mais revient prématurément, ayant 
rencontré en chemin un groupe d'Iroquois accompagnés de quelques 
prisonniers français, se rendant parlementer à Québec. Les négociations 
traîneront en longueur.
    Le 6 septembre, Tracy en a assez. Il ordonne la formation d'une troisième 
expédition formée de 600 soldats du régiment de Carignan, de 600 habitants 
du pays et de 100 Amérindiens. L'armée se met en route le 14 septembre. À 
l'avant, le gouverneur de la Colonie, Rémy de Courcelle, mène 400 hom-
mes. Au centre, l'infatigable Tracy dirigeait l'essentiel du corps expédition-
naire. L'arrière est assuré par les compagnies de Chambly et de Berthier : il 
est donc raisonnable de présumer qu'Honoré ait participé à cette expédition.
    L'armée française attaque quatre villages iroquois. Ayant été prévenus à 
chaque fois, les Indiens les avaient désertés mais y avaient laissé des quan-
tités considérables de vivres,7 que les Français anéantissent. Au nom du Roi 
de France, les officiers prennent officiellement possession du territoire 
mohawk conquis militairement.
    Même si aucun affrontement sérieux n'a eu lieu au cours de cette 
dernière expédition, celle-ci a démontré aux Iroquois qu'ils ne pouvaient pas 
compter sur une série d'embuscades pour repousser les Français et assurer 
la sécurité de leurs villages ; le théâtre de la guerre pouvait se déplacer chez 
eux, en plein territoire iroquois. De plus, dans l'hypothèse où ils auraient pu 
récupérer une partie des vivres que les Français croyaient avoir détruits, 
l'expérience leur suggérait l'ampleur de la disette que leur peuple aurait 
connu si les Français avaient réussi leur entreprise. Bref, la prudence était 
de mise. Effectivement, le 8 juillet 1667, les Iroquois concluent la paix avec 
les Français.
    La paix revenue, le 28 août suivant sur le Saint-Sébastien (le voilier qui 
avait amené Talon), Tracy s'embarque victorieux à destination de la France, 
accompagné d'une partie de ses soldats. Le reste des hommes, plus de 
400, décidèrent de s'installer en Nouvelle-France.8 Pour inciter les militaires 
à rester, on avait promis des seigneuries aux officiers et des terres aux 
soldats. Dans la compagnie d'Honoré, le capitaine Alexandre-Isaac Berthier, 
les deux lieutenants, de même que la moitié des simples soldats, 
demeurèrent ici.
    Toutefois, ce n'est qu'en 1672 que 46 nouvelles seigneuries furent 
accordées, dont 24 à des anciens officiers du régiment de Carignan. Dans le 
but de préserver la hiérarchie, les soldats-fermiers demeuraient assujettis 
aux mêmes supérieurs dans la mesure où leurs terres faisaient alors partie 
d'une seigneurie accordée à un ancien officier auquel ils obéissaient dans 
l'armée.
La compagnie de Berthier
Prenons quelques instants pour préciser la composition de la compagnie de 
Berthier. À l'époque, les compagnies d'infanterie étaient formées chacune 
d'une cinquantaine de soldats. On trouvera ci-après la liste de près de la 
moitié des compagnons d'arme d'Honoré. À noter, les noms suivis d'un 
astérisque sont ceux des soldats qui fondèrent une famille en Nouvelle-
France.
À la tête du régiment, les officiers suivants:
    le capitaine Alexandre-Isaac Berthier,*
    le lieutenant Claude-Sébastien Le Bassier de Villieu et de Dauville,*
    le lieutenant Séraphin Margane de Lavaltrie,*
    le porte-étendard Prudent-Alexandre Taboureau de Verrone.
Les soldats :
    Étienne Blanchard dit La Rose (ou La Rosée), parrain de la première fille 
        d'Honoré*
    Jacques Brin (Bron, Bouin) dit Lapensée,
    Louis Bureau dit Sansoucy,*
    François Carcy dit La Violette,*
    Jean Catelan (ou Le Catelan, 2e colon à s'installer au Cap-Santé),*
    François Couillard dit La Fontaine,*
    Jean Gely dit La Verdure,*
    Michel Gorton (ou Gauron ou Joron) dit Petit-Bois,*
    Honoré Martel dit Lamontagne (notre ancêtre),*
    André Mignier dit Lagasse (ou Lagacé),*
et les soldats suivants dont les vrais noms sont inconnus :
    un soldat dit Baudry ou dit Haudry,
    un soldat dit Belle Isle (serait-ce Jacques Formelhuys dit Belle-Isle, 
        témoin au contrat de mariage d'Honoré Martel devant notaire ?),
    un soldat dit Champagne (peut-être Jean Lefebvre dit Champagne qui 
        loua une terre d'Honoré Martel en décembre 1670),
    un soldat dit Jolicoeur (peut-être Simon Darme dit Jolicoeur, témoin au 
        contrat de mariage d'Honoré Martel devant notaire),
    un soldat dit La Fleur,
    un soldat dit La Prairie,
    un soldat dit La Vaux,
    un soldat dit Le Jeune,
    un soldat dit La Violette.
Le mariage d'Honoré Martel et de Marguerite Lamirault
Le 17 novembre 1668, Honoré Martel et Marguerite Lamirault signent devant 
le notaire Romain Becquet, une promesse de mariage (nous verrons plus 
loin le texte de ce document).9 L'union se concrétisera à l'église Notre-Dame 
de Québec, devant le curé Henry de Bernières, le 26 novembre, en présen-
ce des témoins Jacques Larche, Samuel Vignier et Jean Giron. Nous con-
naissons déjà Honoré, mais qui était la mariée ?
    Marguerite Lamirault, fille de François Lamirault et de Jeanne Clause (ou 
Close), est née en 1645 dans la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris,
et baptisée la même année à l'église paroissiale (ci-dessous).10
¸
    Marguerite Lamirault était fille d'un cocher de la Reine de France.11 En raison
de cet emploi, les Lamirault demeuraient sur la rue des Poullies, dans cette même
paroisse, près de la résidence royale.12 Encore aujourd'hui on peut voir, face à la
chaire, le banc de bois sculpté sur lequel Louis XIV prenait place à chaque année
lorsqu'il venait faire ses Pâques à l'église paroissiale (photo ci-dessous).16
             
    Au service de la famille royale, les Lamirault ne pouvaient pas ignorer les 
mesures prises par le Roi afin de favoriser le peuplement de la Nouvelle-
France, plus précisément l'offre d'une dot de 50 livres à toute jeune fille qui 
irait y marier un soldat ou un colon, et de 100 livres à celle qui irait y marier 
un officier. De plus, chaque épouse recevait alors en guise de trousseau, un 
petit coffre appelé cassette renfermant les articles suivants : un bonnet, une 
coiffe, quatre galons à tresse, une paire de gants, un mouchoir en taffetas, 
une paire de bas, une paire de rubans à souliers, un peigne, deux couteaux, 
une paire de ciseaux, une bobine de fil et cent aiguilles à tricoter, cent 
épingles, et de la monnaie équivalente à deux livres.13
    Le voyage de Marguerite Lamirault vers la Nouvelle-France ne s'est pas 
fait sans conflits interpersonnels. Dans une lettre du 27 octobre adressée à 
Colbert, l'intendant Talon transmet au ministre de Louis XIV les plaintes des 
passagères du contingent de 1667 : «…  elles m'ont assuré que, du moment 
qu'elles ont été sous la voile, elles n'ont reçu ni humanité dans les officiers 
de leur bord, qui les ont fait beaucoup souffrir de faim, ne leur donnant qu'un 
léger repas le matin et, le soir pour souper, un bien peu de biscuit sans 
aucune suite.» Auprès de l'intendant, certaines compagnes de voyage de 
Mlle Lamirault poussent l'audace jusqu'à accuser la directrice du groupe, 
Françoise Desnoyers, épouse du seigneur de Neuville, de leur avoir volé 
(confisqué?) une partie de leurs effets personnels.14 Imaginez le scandale…
    À son mariage, Marguerite Lamirault possédait un trousseau de 300 livres 
(sans compter la dot royale de 50 livres) soit beaucoup plus que ce que 
chaque Fille du Roy recevait systématiquement. De toute évidence, en 
1667, l'émigration de Marguerite Lamirault en Nouvelle-France n'était pas 
dictée par la nécessité. De plus, Mlle Lamirault aurait pu choisir n'importe qui 
parmi les centaines de jeunes célibataires désireux de trouver une compa-
gne et ce, dans un pays où les femmes de souche européenne étaient rares 
et très convoitées. Au recensement de 1666, on compte dans la colonie 719 
célibataires masculins et 45 filles célibataires.14
    Dans le but de démontrer qu'ils n'étaient pas de simples aventuriers, une 
bonne partie des jeunes hommes désireux de se marier, s'achetaient 
d'abord une terre, la défrichait si nécessaire, y construisait une maison puis, 
disposant alors d'éléments pour justifier leur sérieux, partaient ensuite à la 
recherche d'une épouse. Pourquoi donc le choix de Mlle Lamirault s'est-il 
porté sur un soldat démobilisé, propriétaire d'une terre de soixante arpents à 
Gaudarville,15 relativement âgé (36 ans, alors que la majorité des ex-soldats 
sont dans la vingtaine) et en plus, un homme de treize ans son aîné ?
    Honoré et Marguerite vécurent tous les deux leur enfance à Paris, à 
moins de cinq coins de rues l'un de l'autre. Quant à leurs pères respectifs, 
demeurant et travaillant à proximité, ils se sont probablement connus, au 
moins pour des raisons professionnelles. En effet, le père de Marguerite 
était cocher, tandis que celui d'Honoré était marchand de chevaux. Il est 
facile d'imaginer que pour Marguerite, l'offre royale, en plus de constituer 
une petite bonification de la dot, permettait surtout de voyager gratuitement 
pour d'aller rejoindre un ami d'enfance de l'autre côté de l'océan. C'était là 
l'occasion de bâtir avec lui une vie nouvelle dans un monde devenu enfin 
sécuritaire pour les colons français, un monde loin des conventions et des 
rapports sociaux figés des vieux pays.
    Le contrat de mariage de Marguerite et Honoré, signé devant notaire, 
stipule qu'Honoré Martel dit Lamontagne, habitant de Gaudarville, fils de 
Jean Martel, marchand de chevaux demeurant rue des Ursulines à Paris, et 
de défunte Marie Duchesne, ses père et mère d'une part, et Marguerite 
Lamirault, fille de François Lamirault, cocher de la reine et de Jeanne 
Glausse, ses père et mère demeurant rue des Poullies, aussi à Paris, 
paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, promettent de se marier le plus tôt 
possible. La future épouse se dit disposée à entrer en communauté «de 
biens meubles acquets et conquets immeubles du jour de leurs épousail-
les», selon la coutume de Paris. Sont présents Simon Pleau dit Lafleur,
Jacques Formelhuys dit Belle-Isle, Samuel Vignier (présent aussi au
mariage neuf jours plus tard), Jacques l'Archevesque (envers qui Honoré 
s'est déjà engagé à défricher et ensemencer la terre), Étienne Pasquier et 
sa femme Thiennette Rousseau, Simon Darme dit Jolicoeur (compagnon 
d'arme d'Honoré ?). Un avenant ajouté à ce contrat, le 28 novembre, confir-
me qu'Honoré a bien reçu du Sieur de Comporté, commissaire à la garde 
des magasins du Roi, la somme de 50 livres accordées à l'épouse par Sa 
Majesté en faveur de son mariage.15
De Gaudarville à Québec
Après sa démobilisation, la première apparition d'Honoré dans des actes 
notariés remonte en 1668. Devant le notaire Becquet, le 30 septembre 1668 
(soit deux mois avant son mariage), Honoré Martel s'engage par écrit à aider 
Jacques l'Archevesque, habitant de Gaudarville, une paroisse de Saint-
Michel15 (ou St-Louis ?)16 de Sillery, à abattre le bois, défricher, ensemencer 
et récolter la moisson sur trois arpents de terrain appartenant à ce dernier.
    Puisque la Nouvelle-France ne compte alors que 3 200 habitants,14 les 
acheteurs se font parfois rares. Après son mariage, Honoré aura de la 
difficulté à se défaire de sa propriété de Gaudarville. Il s'agit d'un lopin de 
deux arpents de large par trente arpents de profond, situé entre les terres 
d'Ignace Bonhomme et de Jean Guyon dit Du Buisson. Il la sous-louera 
d'abord le 7 décembre 1670 à Jean Lefebvre dit Champagne pour quatre 
ans (du 15 avril 1671 au 15 avril 1675), à la condition que le nouveau loca-
taire en défriche six arpents pour l'agriculture. Il ne la vendra finalement que 
le 20 mars 1673,16 à Jean Dubust, pour 280 livres tournois et cent sols.
    Si au moment de son mariage, en novembre 1668, Honoré déclare 
habiter Gaudarville, Marguerite habite probablement dans la paroisse de 
Notre-Dame de Québec puisque c'est là qu'elle se marie.
    Une fois unis par les liens du mariage, Honoré a-t-il déménagé chez son 
épouse ou le jeune couple a-t-il aménagé à proximité ? Il n'est pas possible 
de le préciser. Tout ce que nous savons, c'est que le 7 octobre 1670, le 18 
décembre 1672, et le 20 mars 1673,16 Honoré déclare demeurer sur la Côte 
Sainte-Geneviève, toujours dans la paroisse de Notre-Dame de Québec. 
Précisons que cette rue reliait alors la haute ville de Québec à la seigneurie 
de Sillery.
    C'est au cours de cette période que sont nés six enfants dont cinq survi-
vront : Charles (né le 4 octobre 1669 et décédé 23 jours plus tard),17 Jean-
François (né le 4 janvier 1671), Joseph-Alphonse (né le 12 mai 1672), 
Madeleine (née le 29 juillet 1674), Marguerite (née le 29 août 1676), et Paul 
(né le 24 mai 1678).18
Les déceptions à la rivière Saint-Charles
Devant le notaire Becquet, le 7 octobre 1670, Honoré achète à tempérament 
de Charles-Aubert de La Chesnaye,17 trente arpents sur le bord de la rivière 
Saint-Charles, soit trois arpents de front sur dix de profondeur. Si le vendeur 
ne sait pas écrire, par contre Honoré signe le contrat d'une belle écriture 
dénotant une certaine éducation.16 Il ne semble pas que la famille Martel ait 
habité sur cette propriété sur laquelle se trouvaient, au moment de l'achat, 
qu'une cabane et un hangar.
    Devant le notaire Becquet, le 5 juillet 1671, Honoré loue en bonne et due 
forme, pour une durée de trois ans, une vache laitière qu'il a déjà en sa 
possession, propriété du même Charles-Aubert de la Chesnaye, et qu'il loue 
pour la somme annuelle de 20 livres tournois.
    Le 2 novembre 1671, Honoré se sent en moyens puisqu'il prête à Claude 
Lefebvre dit Laliberté, une somme de cent livres que ce dernier devra rem-
bourser au début de 1672. Moins de deux ans plus tard, le vent a tourné : 
non seulement la vente de la propriété de Gaudarville, le 20 mars 1673, ne 
permet pas de renflouer les finances d'Honoré, mais le 23 (ou le 24)16 
septembre de cette année-là, Honoré reconnaît devant le notaire Becquet 
être incapable de payer les arrérages qu'il doit à Charles-Aubert de La 
Chesnaye et demande la résiliation du contrat qui le lie avec lui depuis trois 
ans. Ce dernier reprend sa propriété et pour le dédommager, Honoré 
renonce aux améliorations qu'il a apportées à cette propriété.
La vie heureuse à Neuville
Un an plus tard, Honoré est loin d'être sur la paille. Le 16 octobre 1674, il 
acquiert pour 200 livres tournois,16 une terre presque trois fois plus grande 
dans la seigneurie de Neuville. Située le long du fleuve Saint-Laurent, cette 
propriété de 80 arpents est perchée sur le haut de la Côte de la Pointe-aux-
Trembles de Québec, très élevée à cet endroit ; la vue sur le fleuve y est 
extraordinaire. Ses voisins sont alors Jean de Lastre dit Lajeunesse et 
Michel Roignon.18 Ce dernier est un compagnon d'arme d'Honoré, puisqu'il a 
servi dans la compagnie de Monteil du régiment de Poitou, d'abord aux 
Antilles, puis en Nouvelle-France. De plus, il origine de la même paroisse 
parisienne que Marguerite, soit Saint-Germain-l'Auxerrois.
    Au moment de l'acquisition, la propriété de Neuville n'est toutefois pas 
prête à recevoir les Martel. Ce n'est qu'en 1678 ou 1679, que la famille y 
déménage, entre la naissance de Paul (le dernier baptisé à l'église Notre-
Dame de Québec en mai 1678) et le fils suivant, Honoré (le premier enfant 
baptisé à l'église Saint-François-de-Sales de Neuville, en février 1680).
    C'est à Neuville que naîtront enfants suivants : Honoré (né le 6 février 
1680 et décédé douze jours plus tard), Antoine (né le 7 janvier 1681), 
Isabelle (née le 25 novembre 1682), Marie-Anne (née le 8 novembre 
1683),18 Jean (né le 13 novembre 1685) et Louis (né le 1er septembre 1687). 
Après un deuxième séjour de quelques années à Québec, Honoré et 
Marguerite reviendront à leur résidence de Neuville (qu'ils avaient conser-
vée). Leur dernière fille, Marie-Thérèse, y est d'ailleurs née en 1691.
Le scieur de bois à Québec
Au début de l'été de 1688, Honoré quitte donc Neuville et déménage à 
Québec. Le 23 juin, il loue pour un an une maison sur la rue Saint-Louis, 
dans la haute ville de Québec. Appartenant à Pierre Ménage, charpentier du 
Roi, cette maison consiste en une cave, deux chambres au rez-de-chaussée 
(dont une dotée d'un foyer) et d'un grenier. Adjacents se trouvent la cour et, 
bordé de pieux en coulisse, le petit jardin déjà semé d'herbes et de légumes 
par le propriétaire des lieux, jardin à la disposition de la famille Martel 
pendant la durée du bail.16 C'est là que naîtra le treizième enfant de 
Marguerite, l'avant-dernier, le 28 août 1689.
    À Québec, Honoré se lance dans le commerce du bois de construction. Il 
réussit tellement bien que, à titre d'exemple, le 7 janvier 1693, Honoré, son 
fils Jean-François et deux autres scieurs de bois de Québec, signent un 
contrat en vertu duquel ils devront livrer à l'intendant de la Colonie et ce, 
avant la fin mai de cette année-là, dix mille planches en pin de trente pieds 
de longueur par un pied de largeur et un pouce d'épaisseur. À cela s'ajou-
tent 500 à 600 planches de la même épaisseur, mais de dix pieds de 
longueur par neuf à dix pouces de largeur. Pour ce travail, l'intendant 
s'engage à verser aux quatre entrepreneurs plus de 32 000 livres tournois, 
dont 200 payées à l'avance.
    Par ailleurs, le 1er juin 1690, Honoré est admis pour la première fois à 
l'Hôtel-Dieu de Québec : il y demeure quinze jours.20 Il y sera admis le 6 avril 
1692 pour une durée de 25 jours.20 Au début de 1694, il déménage sur la 
rue Cul-de-sac (sic).
    Hospitalisé de nouveau le 12 juin 1698, il y demeure deux semaines. 
L'année suivante, il y demeure sept jours, du 12 au 19 avril 1699.20 
    Le 17 octobre 1706, Marguerite Lamirault décède à ce même hôpital, à 
l'âge de 62 ans. Un an plus tard, Honoré épouse en secondes noces Marie 
Marchand, le 3 novembre 1707, à Québec. L'époux a 75 ans. Le contrat de 
mariage, signé le 26 du mois précédent 16 devant le notaire Chambalon, 
précise que la nouvelle mariée est veuve de Joseph Masse et de Jean 
Labbé. Ces deux mariages précédents ont sans doute eu lieu en France 
puisqu'on ne trouve pas de trace des deux maris dans Charbonneau et 
Légaré,20 ni dans Tanguay.21
    Le 30 juin 1710, Honoré est admis pour la dernière fois à l'Hôtel-Dieu.  
Il en sort un mois plus tard, le 28 juillet. L’année suivante, le 21 septembre 
1711, il vend sa terre de Neuville à Jean-Baptiste Lefebvre22 (rappel : quatre 
décennies plus tôt, en décembre 1670, Honoré avait loué une terre à Jean 
Lefebvre — ce dernier, serait-il le père de Jean-Baptiste ?). Le 27 juin 1712, 
Honoré est présent lorsque son fils Jean épouse Jeanne Roulois : c’est la 
dernière trace qu’on a d’Honoré. L'acte de mariage de la plus jeune parmi 
ses enfants, sa fille Marie-Thérèse, le 4 septembre 1714, indique que les 
parents de l'épouse sont tous eux décédés.16
    Il est étonnant de constater la somme de documents toujours disponibles, 
trois siècles plus tard, relativement au couple Martel–Lamirault. Pourtant ni 
l'un ni l'autre n’est une figure marquante de l'histoire du Québec. Ils font 
partie de ces centaines, voire ces quelques milliers d'artisans de notre 
Histoire qui ont contribué à leur manière, sans relâche, à la réussite de l'im-
plantation européenne dans cette partie du Monde.
    Nos difficultés existentielles à nous n'ont aucune comparaison avec les 
dangers auxquels nos ancêtres étaient confrontés. Le seul voyage vers 
l'Amérique à l'époque d'Honoré et de Marguerite était plus long et beaucoup 
plus dangereux que celui dans l'espace de la très grande majorité des 
astronautes.
    S'installer aujourd'hui dans une maison déjà construite, chauffée, dotée 
de l'eau courante, de la lumière à volonté et des commodités modernes, à 
proximité de l'école ou de la garderie, à moins de 15 minutes (en auto ou en 
taxi) de l'hôpital, ne se compare pas avec l'achat d'une terre partiellement 
déboisée au milieu de nulle part, y construire ou agrandir soi-même sa 
maison, aller chaque jour au bout du terrain puiser l'eau à la rivière pour le 
bain ou la cuisson des aliments, ôter les pierres dans la couche superficielle 
du sol afin de pouvoir ensemencer, dépendre des saisons pour se nourrir, 
n'avoir la protection d'aucune force de l'ordre dans l'éventualité d'une 
attaque par des peuples ennemis, ne compter que sur la Providence en cas 
de maladie ou d'accident, assister impuissant à la mort de la majorité de ses 
enfants en bas âge, voilà une toute petite idée de la condition humaine à 
l'époque d'Honoré et de Marguerite.

Notes bibliographiques

  1.  Selon le recensement du Québec de 1681.
  2.  Cette église existe toujours près des Halles.
  3.  Il est alors âgé de 48 ans.
  4.  En tant que membre du régiment de Carignan, division de Berthier (cela est légèrement inexact).
  5.  Cette expédition se compose de 300 soldats du régiment de Carignan et de 200 volontaires.
       Y participent le gouverneur Courcelle et le capitaine de Saurel.
  6.  200 Français et 80 Indiens forment cette expédition.
  7.  Suffisamment de vivres pour nourrir pendant deux ans la population totale de Nouvelle-France,
       soit 3 200 personnes en 1666.
  8.  Approximativement 250 soldats ont trouvé la mort au cours de leur séjour. Cela signifie qu'environ
       la moitié des effectifs militaires sont demeurés en Nouvelle-France.
  9.  Contrat devant le notaire Romain Becquet, le 17 novembre 1668. Dote de 300 livres. Dictionnaire
       généalogique des familles canadiennes. Quinton-Rock, éditeur. Réimpression de 1982. Sept volumes.
10.  On peut encore aujourd'hui apercevoir cette église en face du Louvre.
11.  Marie-Thérèse d'Autriche, fille du roi d'Espagne Philippe IV, qui épousa Louis XIV en 1660.
12.  À l'époque, la famille royale habitait le palais du Louvre.
13.  En France, avant la révolution, la livre était une monnaie de compte dont la valeur a varié selon
       les époques, mais qui correspondait à l'origine à une livre d'argent.
14.  Lacoursière J. Histoire populaire du Québec. Les éditions du Septentrion. Sillerey. 1995.
15.  Saint-Onge J. Nos ancêtres. Volume 17. Éditions Sainte-Anne-de-Beaupré. 1990.
16.  Fernet-Martel F. Honoré Martel. Mémoire de la Société généalogique canadienne-française.
       Volume X, No 1 et 2. Montréal. 1959. Pages. 70-6.
17.  À l'église Notre-Dame de Québec, le 6 octobre 1669, Charles Aubert dit La Chesnaye est parrain
       au baptême du premier enfant d'Honoré et de Marguerite, soit Charles Martel : ce fils porte donc
       le prénom de son parrain. L'enfant mourra 23 jours plus tard.
18.  Le 28 mai 1678, l'épouse de Michel Roignon, Marguerite Lamain, deviendra marraine de Paul Martel,
       le sixième enfant d'Honoré. Le 8 janvier 1685, Honoré et Marguerite seront témoins au second
       mariage de Marguerite Lamain, cette fois avec Paul Mercier. Le 9 novembre 1699, Marie-Anne
       Martel, dixième enfant d'Honoré, épousera Charles Roignon, dont le père est feu Michel Roignon.
19.  Note du traducteur : puisque les problèmes de santé d'Honoré apparaissent après qu'il ait débuté
       dans la menuiserie, je me permets d'émettre l'hypothèse qu'il pourrait s'agir d'une maladie
       occupationnelle, peut-être l'asthme relié à poussière de bois.
20.  Répertoire des actes de baptême, mariage, sépulture et des recensements du Québec ancien.
       Hubert Charbonneau et Jacques Légaré, éditeurs. Presses de l'université de Montréal. 1980.
21.  Dictionnaire généalogique Tanguay.
22. Claude Chamberland. Communication personnelle. 7 juin 2000.
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